Sunday, 3 January 2016

RUTH NOAM, ET L’ÉTUDE DU PARADOXE HUMAIN by SaHaD

"Second Childhood" by Ruth Noam

L'idée que les êtres humains sont des mécanismes, des machines chimiques physiologique avec des conducteurs électriques, est très souvent convaincante. Cependant, il y a une nécessité existentielle simultanée de considérer chaque personne comme une entité indépendante et libre, maître de son propre destin, responsable de la création de sa propre vie. La routine quotidienne est une sorte de kaléidoscope qui semble offrir une nouvelle perspective sur la vie, et l'a fait depuis des temps immémoriaux. Qu’il s’agisse de sculpture, de vidéo art ou d’installation, la force interne qui pousse l’artiste Ruth Noam à créer est le résultat de la rencontre avec la vie et tout ce qui la rend intense et complexe. A travers l’art, elle tente de répondre aux questions du paradoxe humain et explore sa place comme créature, créateur et source créatrice.
Née en 1961 au Maroc, elle vient en Israël avec sa famille à l’âge de trois ans, se confrontant alors avec les difficultés d’installation et de cohabitation entre les diverses communautés qui peuplent au fur et à mesure ce nouveau petit pays ensablé. Psychologue organisationnelle, Ruth a, tout au long de sa carrière, combiné des études d’art, de sculpture et de photographie, en Israël (Avni Institute of Art, Tzilum Ba’am Photography School, Tel Aviv) et aussi en Inde (études de sculpture sous la direction de David Peer au Indira Gandhi National Centre for the Arts, Myosore an Udiapore). Aujourd’hui, elle vit et travaille à Tel Aviv, sur différents projets d’exposition de sculptures et d’installations de vidéo art entre Israël, les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie. C’est le besoin de produire, le travail manuel, d’être en contact avec la matière, qui l’a fait arrêter d’exercer, après vingt-cinq ans consacrés à l’approche médicale et analytique, pour revenir à une approche plus intuitive et immédiate qu’est la création. Voilà maintenant sept ans qu’elle travaille et vit uniquement de sa production artistique.
Pour Ruth Noam, la question de l’homme « Qui suis-je ? » est assez subjective, quand on prend en compte la culture, l’éducation,… il serait plus pertinent de se demander « Où est-ce que je commence ? ». Et ses œuvres jouent avec les tailles des objets, des animaux et en particulier les parties du corps. La modification des proportions et d'arriver à des situations extrêmes permettant l'examen et la compréhension des phénomènes vivants et leur impact, même si souvent ces phénomènes sont cachés à l'œil et semblent comme une partie naturelle et intégrante de nos vies, bien que leur existence soulève des questions dérangeantes et même menaçantes.
Actuellement, on peut voir à la Maison des Artistes de Tel Aviv, dans la cour extérieure, « Swamp » (littéralement « Marécage »), une installation de la sculpture d’un groupe de tête et de bourgeons, chacune élevée sur un long cou, comme des roseaux adjacents dans un marécage. Les têtes hyperréalistes sont une déclaration personnelle et culturelle des qualités et spécificités humaines. Dans sa dimension conceptuelle, le marais simule le monde contracté dans une flaque dans laquelle les êtres du cycle de vie et des extrémités, se nourrissent de lui-même sur les niveaux physique, spirituel et mental. Peu importe où nous nous trouvons, nous sommes tous nourris avec les mêmes aliments génétiquement modifiés, nos âmes sont depuis longtemps perverties par des images qui contrôlent nos sentiments, niant toute chance de vie privée, et la liberté qu’apparente, que nous avons abandonné de notre propre volonté. Et pourtant, les sculptures avec leurs cous vulnérables extrêmement allongées, visent vers le haut, vers le spirituel, en essayant de dépasser le "marais." Dans de nombreuses cultures, le cou symbolise le lien entre la matière et l'esprit, le ciel et la terre. Les êtres humains cherchent à atteindre un monde philosophique et spirituel de croyances et de pensées. Le cou est le canal qui relie les deux sphères de la matérialité et de la spiritualité. L'esprit, qui se nourrit du marais, cherche encore à éloigner le regard vers l'horizon, loin du marécage. Bien que la «tige» de chaque cou est ancrée dans les sables mouvants du marais stagnant, la liberté spirituelle se reflète dans leur surface colorée et dans la déclaration personnelle de l’artiste sur la culture et l'univers.
Le travail de recherche de Ruth Noam a intrinsèquement un aspect méditatif qui cherche chez le spectateur une expérience, une confrontation avec le réel par le biais de l’œuvre. Par exemple, les abeilles sont généralement source de bruit et de stress mais dans « Colony Collaps Disorder » (littéralement « Désordre de l’Effondrement des Colonies »), le fait qu’elles soient recouvertes de feuilles d’or, cela leur confère une apparence presque apaisante malgré le fait qu’elles soient présentées en grande quantité. L’insecte perd de son aspect de peur ou de dégoût qu’il provoque souvent, et devient sacré. Le temps se pose. Et face à la sculpture, on a un regard contemplatif, on se demande « Quelle est leur histoire ? ». Les abeilles, sculptées comme de la dentelle et couvertes d'or pur, servent de témoin muet et glamour, avertissant le monde et ses maîtres du phénomène connu scientifiquement sous le terme de « Désordre de l’Effondrement des Colonies », comme étant la mystérieuse disparition d’environ un quart de millions de colonies d’abeilles – tendance en constante augmentation. Les abeilles sont d'une importance cruciale dans l’équilibre du monde et l'existence humaine. Sans abeilles pour poudrer les plantes, il n'y aurait pas de vie sur notre planète ! Dans « Colony Collaps Disorder », les abeilles sont tissées ensemble dans une armure de lumière et d’or, formant une sorte de communauté sacrée des temps modernes – une communauté à chérir, nourrir et entretenir pour la poursuite l'existence de la race humaine.
Pour l’année 2016, Ruth Noam aimerait exposer en exposition individuelle son nouveau projet, « Ants » (littéralement « Les Fourmis »), commencé à l'été 2014, pendant la guerre « Bordure protectrice ». Dans cette réalité où le mâle domine par la force de sa masculinité, et d'une autre manière, l'essence du « pouvoir », de la « mégalomanie », de la « force », de la « violence ». Son désir a été de recréer ce mâle, venu à partir d'un matériau dans lequel on peut y insérer des souffles de vie, les voir gonfler et former l'illusion d'un grand, fort et puissant phallus. Gonfler avec de l'air, il est menaçant et agressif. Comme toute autre créature vivante, sa durée de vie dépend de son souffle. Sans air, il retombe, impuissant. Il semble y avoir un paradoxe dans le choix des fourmis – dont l'être tout entier est féminin – d'être le symbole phallique présenté dans le travail de l’artiste, et qui présente notre monde et ses mécanismes dans tous ses aspects : l'armée, la société, la politique, la religion et les affaires. Le monde est menée et dirigée par l'homme et sa masculinité narcissique. Cette exposition serait alors un moyen de faire prendre conscience des catastrophes biologique et terrestre qui sont déjà effectives, pas seulement pour l’homme mais sinon que ses propres actes nuisent à la terre, et donc à notre existence même.

SaHaD
(Article publié dans le Lo'La Magazine, Janvier-Février 2016)

Pour plus de renseignements sur l'artiste : Ruth Noam